Artist House et Chats du vieux Siam
Lors de mon dernier voyage à Bangkok, alors que je parcourais les rives du Khlong Bang Luang, j'ai eu la surprise de découvrir que l'Artist House, l'un des lieux culturels les plus emblématiques du vieux Bangkok, avait servi de décor à une série photographique aujourd'hui presque oubliée, consacrée aux Maew Boran, les chats traditionnels de Thaïlande.
Au cœur du vieux Bangkok coulent de nombreux Khlong, les anciens canaux qui rappellent l'époque où la capitale thaïlandaise était surnommée la « Venise de l'Orient ».
Le long des rives du Khlong Bang Luang, se trouve un quartier préservé où subsistent encore de nombreuses maisons traditionnelles en bois. Parmi elles se dresse la célèbre Baan Silapin, également connue sous le nom d'Artist House.
Cette maison en teck centenaire, organisée autour d'un charmant patio dominé par une ancienne stupa, est devenue l'un des lieux culturels les plus emblématiques de Bangkok.
Aujourd'hui encore, les visiteurs viennent y profiter de son atmosphère unique, de ses galeries d'art et de son café traditionnel.
C'est dans ce décor exceptionnel qu'a été réalisée, il y a plusieurs années, une emblématique série photographique consacrée aux Maew Boran, les chats traditionnels de Thaïlande.
Réalisées à l'initiative de Panarat Kamcha et Nolan, alors engagés dans la préservation des chats thaïlandais, ces images comptent aujourd'hui parmi les plus belles représentations du patrimoine félin du Royaume de Siam.
Une vision profondément thaïlandaise
L'originalité de cette série photographique ne réside pas seulement dans son esthétique.
Elle illustre parfaitement la manière dont les Thaïlandais perçoivent les Maew Boran.
Si l'Occident a progressivement séparé le Wichienmaat, le Korat, le Khao Manee, le Suphalak ou le Konja en races distinctes, la tradition thaïlandaise les considère avant tout comme les différentes expressions d'un même héritage félin.
C'est précisément cette vision que la séance photo de l'Artist House cherche à mettre en lumière.
Quand le Ramakien rencontre les Maew Boran
A l'époque où fut réalisée la séance photo, la Baan Silapin était surtout réputée pour ses spectacles quotidiens de marionnettes traditionnelles thaïlandaises représentant les héros et les créatures du Ramakien, la grande épopée nationale thaïlandaise.
Ces représentations attiraient chaque jour de nombreux visiteurs venus découvrir l'un des arts les plus anciens et les plus emblématiques du Royaume de Thaïlande.
Le choix d'associer les Maew Boran aux personnages du Ramakien n'avait rien d'un hasard.
Dans la culture thaïlandaise, le Ramakien comme les Maew Boran appartiennent à un patrimoine considéré comme sacré et transmis de génération en génération.
Ensemble, ils racontent une histoire commune vieille de plusieurs siècles.
Réalisée en 2016, cette série photographique constitue aujourd'hui un précieux témoignage de l'histoire récente des Maew Boran.
À cette époque, les programmes modernes de préservation des chats thaïlandais en étaient encore à leurs débuts et des variétés comme le Suphalak ou le Si Kleep Bua demeuraient pratiquement inconnues en dehors de la Thaïlande.
Dix ans plus tard, ces images apparaissent comme un véritable document historique illustrant les premiers efforts visant à replacer les chats traditionnels thaïlandais au cœur de leur patrimoine culturel.
Le Wichienmaat est le chat le plus célèbre de Thaïlande. Connu en Occident sous le nom de Siamois lors des premières importations, il est dorénavant nommé Thaï. Il se caractérise par ses yeux bleus et sa robe colourpoint, plus foncée sur les extrémités. Présent dans les anciens manuscrits du Tamra Maew, il est considéré comme l'un des chats porte-bonheur du Royaume de Siam et demeure aujourd'hui l'emblème des Maew Boran à travers le monde.
Le Wichienmaat est le chat historique du Royaume de Siam et appelé Thaï dans les registres occidentaux.Le Korat est reconnaissable à sa robe bleu argenté et à ses yeux vert lumineux. Originaire de la province de Nakhon Ratchasima, autrefois appelée Korat, il est traditionnellement associé à la prospérité, à la fertilité et à la bonne fortune. En Thaïlande, il est souvent offert comme symbole de bonheur et de réussite.
Le Khao Manee ou « joyau blanc », est célèbre pour sa robe immaculée et ses yeux qui peuvent être bleus, or ou vairons. Longtemps réservé à la noblesse thaïlandaise, il est associé à la chance, à la richesse et à la protection. Son élégance et sa rareté en font l'un des trésors vivants du patrimoine félin thaïlandais.
Le Suphalak est le légendaire chat chocolat de Thaïlande. Décrit dans le Tamra Maew comme un chat de couleur cuivre ou or rougeoyant, il figure parmi les variétés les plus rares au monde. Sa robe uniforme chocolat chaud et ses yeux dorés lui confèrent une apparence unique qui fascine aujourd'hui les amateurs de chats rares.
Le Konja est le chat noir traditionnel de Thaïlande. Sa robe d'un noir profond et brillant est associée à la force, à la protection et à la longévité. Mentionné dans les anciens manuscrits thaïlandais, il occupe une place particulière parmi les Maew Boran et demeure aujourd'hui l'une des variétés les plus rares.
Des photographies devenues un témoignage historique
Avec le recul, cette série prend aujourd'hui une dimension particulière.
Bien avant la reconnaissance officielle de 2025, elle exprimait déjà une idée profondément ancrée dans la culture thaïlandaise : les Maew Boran ne sont pas simplement des animaux de compagnie.
Ils sont les héritiers d'un patrimoine culturel vivant.
En les associant aux marionnettes traditionnelles de la Baan Silapin, les auteurs de cette séance photo les plaçaient déjà aux côtés d'autres trésors culturels que la Thaïlande s'efforce de préserver et de transmettre.
Ces images apparaissent aujourd'hui comme un magnifique témoignage de cette vision.
Sur les traces des Maew Boran
Lorsque je me suis rendue en Thaïlande en novembre dernier pour aller chercher Rama et Ananda, j'ai eu la chance de découvrir à mon tour le Khlong Bang Luang et la Baan Silapin.
En parcourant les passerelles qui longent le canal, en observant les anciennes maisons de bois et en découvrant le patio organisé autour de son ancienne stupa, j'ai immédiatement compris pourquoi cet endroit avait été choisi pour accueillir cette séance photo.
Tout ici évoque la mémoire du vieux Siam.
Les Maew Boran s'intègrent naturellement à ce décor, comme s'ils en avaient toujours fait partie.
Car préserver les Maew Boran ne consiste pas seulement à préserver des lignées félines.
C'est aussi contribuer à la transmission d'une histoire, d'une culture et d'un patrimoine qui appartiennent à la Thaïlande depuis des siècles.


















